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rédacteur
Jean-Marie Mollo Olinga
publié le
31/08/2006
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J.-M. Mollo Olinga


Jo Gaye Ramaka




Karmen (Djeynaba DIOP GAÏ)



























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Déroutant et tragique
Karmen, de Jo GAÏ Ramaka
Le spectateur qui connaît le célèbre opéra de Georges Bizet adapté de Carmen, la nouvelle de Prosper Mérimée, sort dérouté de Karmen, le film de Joseph (Jo) Gaï Ramaka.

Moins qu'une simple adaptation de l'œuvre originelle, cette 52ème réalisation se présente davantage comme une transposition de l'opéra de Bizet.

C'est l'histoire d'une jeune allumeuse, "une feuille", que "le vent pousse dans le trou".
Dans la culture traditionnelle négro-africaine, il n'est pas permis qu'une femme s'asseye, les pieds écartés. Cela se traduit ipso facto comme une invite faite à l'homme qui se trouverait devant elle, à venir partager son intimité profonde. Or, le film de Jo Gaï s'ouvre sur un écartement de cuisses (l'affiche) très suggestif de Karmen Geï. Si cette image peut laisser augurer d'une suite sulfureuse de l'intrigue, elle nous en apprend surtout sur le souci du réalisateur de s'émanciper des préceptes de sa culture d'origine. Karmen apparaît alors pour lui comme un champ de liberté, un champ de liberté frisant même la provocation.

BA KARMEN GEI, Jo GAÏ Ramaka from Africiné www.africine.org on Vimeo.



Dans la cour intérieure de la prison où elle est incarcérée, Karmen se donne en spectacle en exécutant à merveille une danse du Sénégal profond. Sous le regard admiratif d'Angélique, la directrice de prison, une jeune mulâtresse. Malicieuse, Karmen s'approche de cette dernière. Le contact est sensuel. Invitée à danser, Angélique est électrisée. Tel un automate, elle se laisse aller. La mise en scène à ce niveau relève du grand art. Vite, très vite, la partie de danse entre la geôlière et sa prisonnière se mue en un travail au corps. Karmen semble savoir ce qu'elle recherche. C'est réussi. "On l'a eue", se félicitent les autres prisonnières. Ici naît une relation amoureuse homosexuelle, une relation contre-nature, comme il en existe souvent dans le milieu carcéral.

Cependant, au-delà de cet aspect des choses, c'est la question de ce type de relation dans un milieu puritain qui est posée. Le Sénégal est un État laïc, certes. Mais les Sénégalais sont un peuple fortement islamo-chrétien. Comment Jo Gaï si épris de liberté, en arrive-t-il à oublier que la sienne s'arrête là où commence celle des autres ? Après avoir emmené Angélique, de nuit, et seulement vêtue d'un string extrêmement discret - ce qui est supposé en rajouter à l'excitation des sens de la personne à conquérir -, dans la cellule et dans le lit de Karmen Geï, le réalisateur a délibérément choisi de montrer comment les deux corps s'ébattent amoureusement sous la couverture. Et lorsque la directrice de prison, lesbienne, chrétienne, décède, de surcroît suite à un suicide, pourquoi est-ce sur fond de musique mouride ? On est loin ici de la liberté de choix du réalisateur, mais plus proche de la provocation d'une communauté religieuse ne demandant qu'à être respectée. Mais, cette attitude du réalisateur se justifie par le fait que la provocation semble être le fil rouge du sujet du film. Car une fois sortie de prison, la vie de Karmen n'est que provocation. Le jour du mariage de l'officier de police Lamine Diop dont elle vient de faire la connaissance, elle l'envoûte. Comme dans le roman. Ensuite, elle défie son épouse. Cette attitude n'est pas très différente de celles adoptées vis-à-vis d'un riche Dakarois courant après elle, sans succès, ou de la directrice de prison la recherchant vainement et qui se suicidera finalement par noyade, ou encore du vieux Samba, un sculpteur sur pierre, qui aime discrètement Karmen, contrairement à Lamine qui a tout perdu, pour ou à cause d'elle et qui ne lui laisse aucun répit. "Si tu veux me tuer, lui dit-elle, fais-le vite et bien".

Amour et mort, tel est le binôme qui conduit le film de Jo Gaï Ramaka, et dont le premier monôme entraîne irrésistiblement le second. On se retrouve dès lors en présence d'un film pessimiste, parce que tragique. Car tous ceux qui causent (comme Karmen) ou donnent (comme Lamine) la mort sont porteurs de tragédie. Et c'est à ce niveau que transparaît la double influence de la Carmen de l'Espagnol Carlos Saura, et surtout de celle de Rosselini à qui Jo Gaï a emprunté l'accessoire de la corde, et avec qui il partage le même producteur, Daniel Toscan du Plantier, sur la Karmen Geï de Jo Gaï Ramaka. L'amour qui est sanctionné par la mort signifiant que les femmes et les hommes sont devenus incapables d'aimer. "L'amour est un oiseau rebelle".
Et par rapport aux Carmen de Prosper Mérimée et de Georges Bizet, Karmen de Jo Gaï apparaît assez originale. Certes on leur trouve des ressemblances, comme leur amour commun pour les hommes en tenue ! Certes, sur le plan des musiques, celles-ci apparaissent comme un pastiche sénégalais de l'opéra de Bizet où les dialogues sont chantés ! Mais ici, au travers des paroles qui changent, elles sont plus ancrées dans la culture sénégalaise! Certes Karmen est tout aussi "sauvage, effrontée… fille de l'amour et de la liberté, toujours prête à mettre la rage au cœur, à pousser au crime" que ses prédécesseurs, comme l'écrit l'un des nombreux éditeurs de la nouvelle de Mérimée, mais elle en est différente à bien des égards. Jo Gaï a voulu la différencier déjà à partir de l'orthographe du nom. Et puis, si Carmen de Mérimée - qui soit dit en passant est une mythomane - évoque sa mère, on voit celle de Karmen, la seule femme habillée de rouge dans le film. Comme pour signifier non seulement la charité, l'amour, mais aussi la souffrance de cette mère paraplégique, qui prépare la chambre de sa fille et qui a elle-même été Karmen en son temps. Sa tenue ne symbolise-t-elle pas aussi l'influence puissante qu'elle exerce sur l'humeur de sa fille dont elle est "la fondatrice" en tout point de vue ?
Contrairement aux autres Carmen, celle de Gaï Ramaka est homosexuelle. Pourquoi introduit-il dans son film cette pratique qui tend à prendre pied en Afrique noire où elle a été introduite par un Occident complètement paumé sur le plan éthique ? Est-ce pour susciter le débat sur la question ou pour montrer que ses personnages sont libres de leurs pratiques amoureuses ? Et pourquoi fait-il disparaître ces homosexuelles-là ? Est-ce parce qu'il n'existe personne capable de leur donner l'amour qu'elles méritent ? Certainement !

Quoi qu'il en soit, ce film choque par ce côté dans le milieu et le contexte où il se déroule. Celui d'une Afrique noire islamo-chrétienne, qui a encore le sens des valeurs, de la norme sociale et le souci de la perpétuation de l'espèce humaine. Le réalisateur l'a appris à ses dépens, en essuyant les foudres de certains disciples de la confrérie musulmane des mourides au Sénégal, à la suite de son film. Et si celui-ci ne connaît pas de happy-end, c'est vraisemblablement aussi parce que la relation amoureuse homosexuelle peut apparaître comme un crime contre l'humanité. "Le vent pousse la feuille dans le trou et ne l'en sort pas", avait averti la mère de Karmen Geï.

Jean-Marie MOLLO OLINGA,
Cameroun

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