actuellement 17521 films recens√©s, 2947 textes recherche | » english  
films r√©alisateurs acteurs producteurs distributeurs festivals agenda pays espace personnel  
  critiques»
  dossiers»
  analyses»
  entretiens»
  comptes rendus de festivals»
  reportages»
  documents»
  ateliers»
  Zooms»
  r√©dacteurs»
  √©crans d'afrique»
  Asaru»
  lettre d'info
  inscription»
  desinscription»
  archives »
  liens»
  d√©p√™ches »
  nouvelles de
la f√©d√©ration»
  la f√©d√©ration»
  contacts»
  partenaires»
  accueil»




 
    
rédacteur
Souhir Driss
publié le
17/06/2007
Ľ films, artistes, structures ou √©v√©nements li√©s √† cette critique
Ľ les commentaires li√©s √† cette critique
retour
 
Le visionnaire d'un monde à venir
Bab'Aziz, de Naceur Khemir

Lorsque Bab'Aziz racontait √† sa petite fille Ishtar l'histoire du ''Prince qui contemplait son √Ęme'', ce n'√©tait en v√©rit√© que sa propre histoire. En voici deux personnages qui sortent du mythe et du conte pour se lancer dans un voyage qui a tous les caract√®res du myst√®re. En effet, le film de Nacer Khemir est une construction de pi√®ces form√©es de mythes, de contes, de l√©gendes et de la mystique m√™me. Tout cela s'√©tablit dans une transposition nouvelle, o√Ļ l'on ne peut plus identifier les r√īles que dans la d√©marche interne du film. Celui-ci cr√©e un nouvel univers auto r√©f√©rant, puisant dans la po√©sie et dans le r√™ve.
C'est la petite Ishtar qui annonce le d√©but du film, ensuite Bab'Aziz, son grand p√®re, qui, √† la suite d'une temp√™te dans le d√©sert, se trouvent enfouis sous le sable. Ils se redressent pour reprendre leur chemin. Tous les deux prennent la route d'un voyage qui devrait les amener √† un lieu inconnu. Ce serait le lieu d'une grande r√©union des derviches dans un rendez vous qui ne se r√©p√®te que tous les trente ans. Dans leur chemin, ils vont croiser d'autres personnages. Zaid qui, fou amoureux d'une jeune femme, prend le chemin de sa poursuite. Hassan en qu√™te de la vengeance, cherchant un vieux derviche qu'il soup√ßonne d'avoir tu√© son fr√®re. Et Ossman, le jeune homme d√©sesp√©r√©, qui n'h√©site pas de se pr√©cipiter dans l'ab√ģme √† la recherche d'un pr√©tendu palais au fond du d√©sert.
Dans une construction insolite d'√©v√®nements, il y en a parmi les personnages du film, ceux qui sortent du mythe et ceux qui y entrent. En effet, on peut d'abord identifier Bab'Aziz et Ishtar. Le premier n'√©tant que le prince, renvoie √† un vieux conte persan : ''Le prince qui contemplait son √Ęme''; il raconte l'histoire d'un homme qui s'√©tait lanc√© dans une exp√©rience de spiritualit√© mystique. La seconde, Ishtar, fait r√©sonner la mythologie m√©sopotamienne, c'est la grande divinit√© antique, d√©esse de la bataille, mais aussi de l'amour et de la f√©condit√© et fille du grand dieu du soleil Sinn (elle est √©galement connue chez les ph√©niciens sous le nom d'Astarte ‚ÄďAchtarout- o√Ļ on lui assignait presque le m√™me statut). Tous les deux, arrach√©s au mythe jaillissent de la l√©gende pour rejoindre la terre et prendre leur chemin dans le d√©sert. En revanche, les autres personnages arrivent d'un monde r√©el et reconnaissable. Ainsi peut-on identifier chez Zaid un homme qui a √©t√© initialement invit√© √† la participation dans un concours de po√©sie regroupant des p√®tes de plusieurs pays. Ou bien Ossman, le travailleur qui, s'indignant de ses conditions mis√©rables, tente l'immigration dans l'espoir de les am√©liorer. Ou bien encore Hassan le mondain qui, √† aucun prix, n'aurait accept√© de renoncer √† ses plaisirs dans la taverne. Cette transposition engage tous les personnages dans le m√™me chemin. Tous r√īdent autour de la personne de Bab'Aziz. Quant au film, il tourne autour de deux axes : la rencontre et l'amour. C'est dans une telle perspective que les personnages se d√©pouillent de leur r√©alit√© imm√©diate pour rejoindre le mythe : ce serait √† eux de construire de nouvelles fictions. Ils se d√©tachent de la r√©alit√© pour encha√ģner avec le r√™ve.

Tout se fait dans la rencontre, Bab'Aziz en a eu l'expérience ; ainsi de prince encombré par les préoccupations mondaines, se métamorphose-t-il en un sage après une longue endurance de méditation et de contemplation. Illuminé par les vérités spirituelles, il ne pourrait que suivre le chemin de ses lumières, il en a bien saisi le sens : le chemin ne peut nous être indiqué que par nous-mêmes, en exerçant l'art de voir par les yeux du coeur. En fait Bab'Aziz l'aveugle, est le seul à avoir la clairvoyance dans le chemin obscur.
La rencontre n'est nullement volontaire. Violente et forc√©e, elle survient pour interrompre le court ordinaire de la vie des personnages et les lancer dans l'aventure ou l'errance. Ainsi serait l'amour de Zaid, le r√™ve de Ossman ou le dessein de Hassan. Ces rencontres, si hasardeuses qu'elles soient, ne sont pas moins fatales, elles sont d√©cisives. Elles arrachent les personnages de leur r√©alit√© concr√®te pour les condamner √† de nouvelles exp√©riences. Ceux-ci, d√©pouill√©s de leurs r√©f√©rences initiales, se retrouvent en plein d√©sert dans une sorte de situation nomade, o√Ļ ils devraient dans l'errance trouver leur chemin. Comme si toute recherche de la v√©rit√© doit avoir pour condition cet acte d√©cisif de se d√©faire de toute r√©alit√© imm√©diate.
Et pourtant, les signes identitaires ne cessent de prolif√©rer tout au long du film ; mais pour relever qu'une identit√© n'est qu'une multiplicit√© promue dans l'espace et dans le temps, aussi bien que pour d√©-couvrir une m√©moire construite de pi√®ces multiples. D'o√Ļ le musicien turc, la danseuse kurde, la troupe des Khans de musique spirituelle, Bab'Aziz l'Iranien, le Tunisien hant√© par l'id√©e de l'immigration, l'Alg√©rien ‚Äďvraisemblablement kabyle-, ou encore la divinit√© Ishtar et le Prince persan. Eux et bien d'autres forment les pi√®ces d'un puzzle qui a pour longtemps eu du mal √† trouver les combinaisons ad√©quates, sinon dans l'exclusion et l'oppression. Ainsi le recours majeur √† la langue persane ‚Äď si bien qu'il soit probablement dict√© par des conditions objectives de tournage ‚Äď ne fait il pas qu'illustrer une partie assombrie de notre m√©moire, l'une des plus occult√©es par notre longue histoire officielle ?
Mais, dans l'alchimie poétique du rêve, l'amour pourra peut être ouvrir la route magique de la grande rencontre.
Or un r√™ve ne renvoie pas √† la pure fiction, il peut instaurer sa propre v√©rit√© tout en gardant une certaine relation avec la r√©alit√©. En effet, se tisse dans le film une alliance entre le mythe, les rites, la religion et la mystique pour cr√©er un univers tr√®s singulier qui, tout en ayant la possibilit√© de se r√©f√©rer √† des personnages, ou encore √† des faits concrets, a √©galement la vocation de s'√©chapper de toute pesanteur et puiser sa d√©marche dans la qu√™te d'une v√©rit√© transcendante de l'esprit. Mais o√Ļ le spirituel ne constitue pas un univers de saintet√©, plut√īt qu'il am√®ne √† une sorte d'exp√©rimentation de la rencontre possible avec le concret humain. Cette rencontre n'√©tant nullement inscrite √† une n√©cessit√©, se passant de toute r√©f√©rence directe √† une r√©alit√© concr√®te s'ouvre comme horizon ; ce serait une oeuvre dont les humains pourraient assurer/ cr√©er les conditions.
Tout se joue sur terre, rien de supra, d'extra, de m√©ta terrestre. Et si les voyages sont conduits par le spirituel, ils ne quittent pas la pr√©occupation li√©e √† la terre. Le film ne semble formuler aucune r√©f√©rence √† un au-del√†, aucune subordination non plus √† quelque autorit√© ext√©rieure. Le spirituel interpelle plut√īt les √™tres √† creuser au fond d'eux-m√™mes. Ainsi Ishtar, se m√©morisant les commandements de son grand p√®re √† Zaid, lui rappelle √† son tour "chante, il faut chanter" Elle semble lui dire "puise dans le mieux que tu as, tu trouveras ton chemin".

C'est une sorte de symbiose qui unit tous les √™tres et tous les ph√©nom√®nes, elle unit le spirituel et le mat√©riel, l'humain et le naturel ou m√™me l'animal, de fa√ßon √† ce que tout requiert du sens, et peut d√®s lors devenir un signe, un t√©moin, un guide, cela peut √™tre une gazelle, un chat, une scarab√©e, un palmier, et aussi le d√©sert dans son √©tendu et son relief. "J'ai aval√© du sable" se plaignait la petite Ishtar pleureuse. Mais le sable n'est il pas un morceau de la chair de cet univers, notre univers qui nous est intime et dont nous sommes une partie ? Le sable est plut√īt pour Bab'Aziz un moyen de purification dans un acte rituel pr√©parant √† la grande pri√®re. Dans une telle perspective si l'on se permette de le dire panth√©iste, "ch√®re √† des mystiques aussi bien




qu'à quelque philosophes", l'errance humaine ne serait plus portée à quelque critère de bien et de mal, mais à un fait d'ignorance récupérable par le savoir.
Une r√©-union serait encore la mort, o√Ļ l'on retrouve le fond de la terre. C'est ainsi que Bab'Aziz se pr√©parait √† la mort avec une familiarit√© surprenante. Elle est assum√©e comme √©tape d√©cisive dans l'ascension √† la v√©rit√©. L'on se rappelle ici de l'id√©e platonicienne qui assume la mort √† un acte lib√©rateur de l'√Ęme qui cherche la v√©rit√© au-del√† des apparences. Mais il y a une communicabilit√© entre la vie et la mort (les morts s'√©taient lev√©s en choeur pour saluer Bab'Aziz). Cela pourrait nous laisser dire que la mort n'est qu'un acte r√©surrectionnel, Bab'Aziz, en fait, s'il allait rejoindre les morts, il ne serait pas moins pr√©sent par l'oeuvre de transmission de son art et de sa sagesse √† sa petite fille Ishtar. Leur chemin √©tait un long parcours d'√©ducation o√Ļ Bab'Aziz √©tait √† assouvir les curiosit√©s de sa "petite √Ęme" comme il l'appelait la plupart du temps. Mais ce n'√©tait pas un savoir complet qu'il lui transmettait plut√īt qu'un savoir faire et un art de s'exercer √† chercher les v√©rit√©s. Rappelons nous du fable du ''seau des anges''mentionnant les v√©rit√©s oubli√©es, c'est encore platonicien, mais c'est moins un appel √† un genre de r√©miniscence pour se ressouvenir des v√©rit√©s √©ternelles perdues qu'un appel √† une entreprise spirituelle de cr√©er, d'engager sa propre voie de recherche, d'avoir un point de vue propre. D'ailleurs, Bab'Aziz, dans sa derni√®re √©tape, ne s'inqui√©tait plus quant aux comp√©tences de Ishtar "elle est petite, mais c'est une vieille √Ęme" disait-il √† Za√Įd. Il n'√©tait pas non plus inquiet de la livrer √† son destin dans l'adieu final. Ishtar de sa part, ne tardera √† se reprendre pour se lancer dans l'aventure. On a m√™me l'impression d'entendre cette voix divine arrivant de l'√®re des temps qui chante en plein d√©sert :
"Pour accomplir les présages de mon père, je me lève, je me lève avec perfection,
Je suis Ishtar, déesse du soir,
Je suis Ishtar, déesse des matins,
Ishtar qui ouvre la fermeture des cieux brillants pour ma gloire,…etc"
La voie de l'amour est bien ouverte √† tous ceux qui se d√©vouent pour la v√©rit√©. C'est cette voie qui emmena Ishtar et Za√Įd dans la recherche de Nour/Lumi√®re. Or chercher la lumi√®re n'est ce pas une entreprise laborieuse afin de dissiper toutes les ombres et le obscurit√©s qui en d√©rivent ?
C'est dans une ville fantomatique semi ruin√©e (ou semi construite), que Za√Įd retrouve finalement Nour. De grandes torches √©clairent la ville laissant d√©couvrir une grande peuplade et entendre diff√©rents hymnes qui chantent l'amour : l'amour de la v√©rit√©, v√©rit√© de l'amour, amour spirituel, amour charnel, c'est la grande rencontre o√Ļ toutes les amours sont r√©concili√©es. C'est comme si c'√©tait un temple de l'amour pour le peuple du r√™ve. Dans ce sens le film, s'il trace des itin√©raires personnels des individus, il rejoint une certaine collectivit√© : tout d'abord dans le mythe et le conte comme pi√®ces d'un pass√© ou d'une m√©moire collectifs. Ensuite, il la regagne dans un horizon "√†-venir" construite par le r√™ve. Le r√©el, l'actuel sont d√©lib√©r√©ment effac√©s pour instituer la v√©rit√© du r√™ve.

Utopie ? Je ne le pense pas. Plut√īt s'agirait-il peut-√™tre d'une reconstitution du topos, ou bien une redistribution des topiques dans un acte cr√©ateur qui part d'une mati√®re dont il prend en charge les √©l√©ments pour accomplir une oeuvre de r√©conciliation avec soi, par les sources m√™me de soi. Non pas dans un temps imaginaire, mais ce serait pour les temps √†-venir.
Fin du film ? Or "comment pourrait-on parler de la fin de ce qui n'a pas encore commenc√© ?". Une r√©plique de Bab'Aziz qui nous met plut√īt sur la voie d'un certain commencement, d'une certaine reprise qui serait √† tous de la r√©fl√©chir. Or, nul ne pourrait s'engager dans le chemin s'il ne ma√ģtrisait l'art de voir par les yeux du coeur. Ce serait la voie des ''Muridin''disaient les mystiques, des d√©vou√©s dit-on dans notre lexique. Bab'Aziz, lui, s'√©tait consum√© dans l'amour de la v√©rit√©, tout comme le troisi√®me papillon de l'all√©gorie.

Souhir DRISS

haut de page


   liens films

Bab'Aziz - Le Prince qui contemplait son √Ęme 2005
Nacer Khemir


   liens artistes

Khemir Nacer


haut de page



   vos commentaires
vos commentaires sur cette critique :
   
 
  ajouter un commentaire
   

haut de page

 

 

 

 

?>