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rédacteur
Hassouna Mansouri
publié le
01/04/2006
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Le Cauchemar de Darwin, de Hubert SAUPER
Un documentaire de tous les défis
Le Cauchemar de Darwin - réalisé par Hubert SAUPER - Autriche / France / Belgique - 2004 - 1h47 - documentaire - 35 mm (1.66) -

Le Cauchemar de Darwin du cinéaste autrichien Hubert Sauper est l'un des rares documentaires à faire l'événement. Après son grand succès européen, le film fait l'objet d'une opération spéciale d'Europa Cinémas pendant la dernière session de la 62ème Mostra de Venise où a été présenté le DVD qui, depuis, ne cesse de faire couler de l'encre. La critique africaine n'a pas manqué de s'intéresser à ce film qui est depuis un vrai phénomène. Il est vrai qu'il pose plus d'une question d'ordre éthique et esthétique.


Toute œuvre d'art (et un film documentaire l'est peut-être un petit peu plus) reste d'abord une idée forte. Le Cauchemar de Darwin aurait pu être considéré comme un film politique ou scientifique, ou encore anthropologique. Il aurait pu être également une œuvre purement exotique. En fait il n'est ni l'un ni l'autre, ou plutôt il est tout cela à la fois. Le tout se résume en un propos fort, des images choquantes jusqu'à l'éloquence et un traitement dont la pertinence s'impose par une construction simple et facile d'accès et surtout un ton sarcastique en pince sans rire.


Au début le film a tout l'air d'un documentaire scientifique. Un avion atterrit quelque part dans un endroit perdu de l'Afrique comme en rêve les explorateurs européens curieux des découvertes insolites. Apparaissent des hommes blancs munis de sacs et de petit "conteneur". On dirait une expédition d'hommes de science partant à l'assaut de quelque phénomène de la nature, l'un des rares à ne pas être encore exploré. On apprendra plus tard qu'il s'agit d'un lieu : la région des grands lacs en Tanzanie, et plus précisément le lac Victoria, berceau du grand fleuve, le Nil. Il s'agit aussi d'un poisson mystérieux autour duquel tout tourne dans cette région. Il s'agit enfin, et surtout, de l'Homme, de l'exploitation de cette " richesse " et de l'organisation de la vie tout autour : celles des pilotes, des hommes d'affaires, celle des indigènes, des enfants… Les espoirs de chacun mais aussi les désillusions.


Nous apprendrons que le phénomène n'est pas si naturel qu'il en a l'air. Le poisson n'a pas toujours existé dans cet endroit. Son existence est due à un projet de recherche scientifique qui remonterait à la période coloniale. Personne ne pouvait deviner alors qu'une expérimentation sur l'élevage de ce poisson allait donner lieu à une activité qui sera au centre de la vie de la région et qui décidera des destins de tous.


La situation est présentée comme étant d'une grande obscurité. Tout ce mode de vie qui s'organise autour du lac est une invention de toutes pièces des hommes : on y a semé un produit, on y revient plus tard pour le cueillir. Les propriétaires naturels ne servent que de main d'œuvre. On exploite les lieux sans payer le loyer, ou du moins, à un prix dérisoire : quelques postes de travail, qui plus est, par obligation. C'est le cas de ce garde de nuit du centre de recherche sur le poisson qui est payé un dollar par jour. Les usines sont implantées dans la région afin de préparer le poisson à l'exportation. Des avions cargos (russes de fabrication parce qu'ils ne coûtent pas cher) viennent en charters spéciaux pour transporter la viande blanche. Destination, les marchés européens.


Que reste-t-il pour la consommation locale ? Les déchets, les carcasses, bref tout ce qui peut être séché, cuit … dans des conditions inhumaines. La consommation est à deux niveaux : celle du monde civilisé d'un côté, celle des charognards de l'autre.


Le film se construit sur une métaphore : le poisson carnivore mange la chair des gens mais d'une manière naturelle. La femme à l'œil crevé, les prostitués qui se vendent aux pilotes, celle qui en meurt, le pêcheur qui s'est fait manger dans l'eau par un crocodile (on ne sait si c'est vrai ou si c'est de la pure invention), la femme marchant dans la fange mélangée aux larves qui surgissent entre les phalanges, l'enfant amputé d'une jambe… tous sont là en tant qu'êtres atteints dans leur chair.


Dès lors, la situation est doublement tragique : de l'homme et du poisson qui se mangent entre eux ? De l'homme qui tire le plus grand profit du poisson, le pêcheur qui fait face à tous les risques de mort dans une pêche où les mesures de sécurité et de protection sont plus que dérisoires, ou les européens qui attendent chez eux une viande toute bonne à consommer, ou enfin, les exploitants de la réserve qui viennent cueillir le fruit d'un travail dur, payé trois fois rien. Finalement on en revient par un schéma de transition que c'est l'Homme qui mange l'Homme ; le poisson n'est que l'intermédiaire, l'appât.


L'image de l'avion cargo sur la surface de l'eau du lac dans les premières images donne le sens du film et en résume tout le propos. La composition de l'image reprend tous les éléments de la pêche. À une différence près, dans cette pèche dont l'avion n'est que la métonymie, ce qui est capturé c'est moins le poisson du lac que les destins de cette faune de femmes et d'hommes évoluant tout autour.


Hubert Sauper va plus loin dans son investigation : la politique se mêle aussi de ce poisson. Celui-ci est devenu objet d'accords multilatéraux entre plusieurs états. On vient légaliser l'exploitation au nom des intérêts économique communs mais sans attention effective à ces êtres qui continuent de se battre par leur propre moyen c'est-à-dire leur propre chair. Comme si le monde n'existait pas en dehors de ce lieu loin de tout et dont le seul lien avec l'ailleurs inconnu est ce oiseau mécanique qui vient, s'en va pour revenir encore… et ainsi de suite.


Sauper reste sobre dans les propos qu'il tient. La voix off, réduite au maximum, ne développe pas de prise de position et ne tombe pas dans le jeu de la condamnation facile. Le film gagne beaucoup plus en pertinence et en force par les intertitres qui viennent annoncer, dans toute la simplicité cruelle, la mort d'une prostituée de la même manière qu'il présente un pilote venant de la Russie. D'autres images sont encore plus percutantes par la simple monstration de faits que l'auteur se réserve de le commenter leur donnant ainsi toute la force de la mise à nu. La femme borgne manipulant des restes de poissons pourris, deux enfants respirant de la colle, d'autres se déchirant dans une lutte sans merci pour quelques bouchés de riz qu'ils prennent à la main ou encore les travailleurs transportant les arêtes des poissons qui font presque ressentir l'odeur du pourri rien qu'à l'image.


De fait, le film s'élève au dessus de toute considération contingente et dépasse le factuel pour procéder à un travail de fond dans l'esprit humain et le sens de la survie d'un côté confronté à celui de luxure de l'autre côté. Il situe son propos au plan du mythe ; il ramène l'existence humaine à ses dimensions les plus premières. L'eau, la terre, la chaire, les relations père fils, la notion de travail, la nourriture… tout est vu à l'aune de la matière qui se transforme passant d'un organisme à un autre et fondant dans la mère nature.


La force de ce documentaire n'est pas seulement dans son discours humaniste au moment où l'Homme est le plus égaré. Elle vient surtout de ce mélange d'une conscience politique très développée avec le sens de la poésie qui se dégage de la cruauté des images. Celles-ci ne sont pas seulement susceptibles de suggérer des idées mais de provoquer jusqu'aux sensations de dégoût et d'aversion comme les sensations les plus fortes. Le spectateur sentirait jusque dans sa propre chair la souffrance de ces femmes et hommes laissés pour compte à leur propre destin, alors que le monde passe sans les regarder.
C'est là où l'image-sensation que crée Hubert Sauper dépasse l'idéologie et l'engagement pour verser dans l'esthétique du mythe visuel.

Hassouna MANSOURI (Tunisie)

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   liens films

Cauchemar de Darwin (Le) 2004
Hubert Sauper


   liens structures

Saga Film
Belgique | Bruxelles

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