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rédacteur
Mahmoud Jemni
publié le
10/07/2006
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Hubert Sauper, un griot venu du Nord
Le Cauchemar de Darwin, de Hubert SAUPER
"Le réalisateur du Cauchemar de Darwin s'érige en conteur, voire en griot."
(Mahmoud JEMNI, www.africine.org)

Le réalisateur du Cauchemar de Darwin s'érige en conteur, voire en griot. Il nous décrit une partie de l'Afrique. Lieu : Région des grands lacs qui fut le berceau de l'humanité. Protagonistes : de petites gens de tous les âges et tous les sexes et quelques Européens. Temps : l'orée du troisième millénaire vantant le nouvel ordre mondial, avec ses succès et ses choix irréprochables et faisant abstraction de toutes ses cruautés.
La séquence inaugurale débute en douceur : une ombre glisse sur une eau calme et scintillante. Dès que "le vautour mécanique" entre dans le cadre, un bruit strident s'immisce dans la bande-son. Cette dernière a débuté par un chant doux mais incompréhensible (pour les spectateurs qui n'en parlent pas la langue) faute de sous-titrage. Cette même séquence prélude montre aussi un aiguilleur de ciel, apparemment désoeuvré, partageant ses activités entre l'écrasement des mouches importunes et le guidage aléatoire des avions-cargos.
L'avion atterrit. Le film décolle ponctué de métaphores et d'ambivalence : Domination/Soumission, éphémère/durable, riches/pauvres, faible/fort, Eliza/Tanzanie… Optant pour un style proche du reportage, Hubert Sauper fait succéder des séquences indépendantes. D'ailleurs, chaque séquence pourrait se satisfaire à elle-même.
Lors des années soixante, une équipe scientifique avait introduit, dans le lac Victoria en Tanzanie, un poisson dit la Perche du Nil. Le Poisson prédateur a décimé la quasi-totalité des autres espèces. Toutefois, il est à l'origine d'un boom industriel.
Des usines, à capitaux européens, transforment la Perche du Nil en filets destinés à l'exportation vers les pays riches.
Jusque là, il n'y a aucun mal. Tout pourrait être correct voire bénéfique, puisqu'on génère du travail et on injecte des devises dans les caisses de l'État Tanzanien. Mais, suite à chaque témoignage, le spectateur, découvre que le pays, riche en ressources naturelles, est en train de s'enfoncer. Il suffit de saisir l'approche du réalisateur. Ce dernier présente des témoignages sous forme de paliers. Chaque palier nous rapproche davantage du message. S'il y a désastre, c'est qu'au début il y a implantation d'un corps étranger : la Perche du Nil. Son incursion ne lui a pas suffit. Elle a entraîné une ruée vers les bords du lac. Le mirage économique s'est soldé par un cataclysme écologique et social. Les autochtones n'ont récolté que la famine, le chômage, les maladies et l'exploitation.
Dans Le Cauchemar de Darwin, il n'y a pas des histoires avec des rebondissements, des variations et des péripéties. Il n'y a que de l'intensité et des sentiments. À titre d'exemple, la teneur du témoignage d'Eliza qui croit que les diplômes constituent son unique planche de salut. Cette fille connaîtra une fin tragique.
Sa mort a été occasionnée par un Australien. Elle a dû coucher avec lui, par obligation, comme elle a pris l'habitude de le faire avec d'autres pilotes. Quel est le spectateur qui n'a pas éprouvé de la compassion pour cette jeune prostituée lorsqu'elle chantait "Tanzania, Tanzania" pendant qu'un pilote posait son bras sur son dos ? Le regard d'Eliza ne dégageait aucun consentement. De la soumission uniquement. Filmée de profil avec une profondeur de champ sombre, cette séquence relate les sentiments réels d'Eliza et suscite le mépris du spectateur. L'annonce de la mort de cette jeune fille constitue l'apogée de la tragédie, de la victime donc de son pays, et quintuple notre colère.
Nul n'est indifférent, aussi, face à la réalité des enfants de la rue qui se battent pour un bol de riz ou sniffent pour oublier. Le comble réside dans ce tableau montrant des êtres humains se nourrissant des dépouilles de poisson. Un gros plan sur de petits vers de terre nous rappelle le chef-d'oeuvre du maître Eisenstein : Le Cuirassé Potemkine. Est-ce un clin d'oeil? Ou… ? Quelle que soit la réponse, Hubert Sauper ne se contente pas de montrer la réalité. Son film interpelle et invite à une profonde interrogation.
Seuls la réflexion et le questionnement sont garants de la compréhension. Ainsi a procédé le réalisateur. N'a t-il pas conclu, suite aux longues discussions avec les pilotes, que les avions arrivent avec des soutes chargées d'armes et de munitions pour une région en guerre fratricide. Les filets de poisson à servir dans les meilleurs restaurants prennent une destination : l'Europe. Comme si les Occidentaux exportaient la mort et importaient la vie. Logique mercantile oblige, au nom de la sacro-sainte rentabilité.
Dans ce film, Sauper nous a présenté des protagonistes peu soucieux de l'Être humain. Qu'ils soient Occidentaux ou Africains. Les premiers ne cherchent qu'accroître les bénéfices et les salaires tels les pilotes. Ces derniers semblent vivre dans un monde virtuel. Aucun contact avec les gens du pays, hormis les prostituées. Leurs ordinateurs délimitent les confins de leur monde. Quant aux Africains, ils ne manifestent aucune réaction.
Le fatalisme est en fait une religion. Pire encore, certains s'alignent sur les positions des bénéficiaires des guerres. L'ancien soldat trouve que la guerre est "une bonne chose pour quelques gens".Ils trouvent du travail et seront "mieux payés". Seuls le journaliste et le jeune peintre, ancien enfant de la rue, sont des personnages positifs. L'Afrique est-elle à ce point dépourvue de prise de conscience, de militants et d'anti-mondialisation ?
Leur absence trouve sa légitimité dans le fait qu'Hubert Sauper n'a pas rempli pleinement son rôle d'accoucheur. Il se contente de relater les faits. La relation cause effet n'est pas omniprésente.
Il n'a pas opté pour une logique démonstrative.
L'insinuation et la convergence des témoignages priment dans la construction de la trame du film. Un documentaire où la mise en scène est prépondérante. Les exemples ne manquent pas, de la séquence du pilote visitant son ordinateur à la scène évoquant la mort d'Eliza en passant par la déchetterie des poissons. C'est une mise en scène atténuée par un montage apaisé. Aucune précipitation dans le rythme du film et de la réalité des Tanzaniens.
Tout est cadencé par l'atterrissage et le décollage des avions. La vie des Africains dépend des activités de ces vautours; au sol ils sont intouchables, au ciel aussi. Les autochtones auront-ils l'occasion de les éventrer et prendre des décisions pertinentes en terme de rejet d'un ordre mondial imposé ?
Une note d'espoir due à ce regard d'un Européen sur notre continent et une invitation à se regarder dans un miroir afin d'agir. Voici l'enjeu de ce documentaire, son mérite aussi.

Mahmoud JEMNI (Tunisie)

Article publié dans la Revue Le cinéphile (Tunis), éditée par l'A.T.P.C.C., Mars 2006.

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