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rédacteur
Justin Ouoro
publié le
12/03/2007
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Le poids de l'héritage
Il va pleuvoir sur Conakry, de Cheick Fantamady Camara (Guinée)
Bulletin Africin√© n¬į03 (FESPACO 2007), du Lundi 26 f√©vrier 2007.
Bangali, un jeune caricaturiste dans un organe de presse - L'Horizon - a été coopté par son père, l'Imam de Conakry, pour porter l'héritage d'une tradition transmise de génération en génération.

Bibi, ainsi qu'on l'appelle affectueusement, acceptera-t-il cette lourde responsabilité de garantir et de transmettre les convictions ancestrales qui vont à l'encontre de ses propres convictions ? Comment concilier le désir du père et le désir d'affirmation de soi ? C'est là l'équation autour de laquelle se construit la trame de ce film du Guinéen Cheick Fantamady Camara.
Endosser un héritage fait de tradition et de modernité, sans écraser l'expression de soi, est sans conteste un lourd fardeau que le réalisateur du film laisse entrevoir dans le regard qu'il porte sur les êtres et les choses et dans le discours dont ils sont porteurs.
Avant de pleuvoir sur Conakry, il p√®se sur Conakry le poids d'une tradition en porte √† faux avec les aspirations des jeunes et des femmes. Ce poids se fait d'autant plus sentir que la monstration de la ville, r√©guli√®rement film√©e de haut, laisse appara√ģtre l'impression de taudis croulant sous le poids du ciel. On pourrait tout aussi dire, en paraphrasant le titre du film, que la pluie va s'abattre sur Conakry. Est-ce donc ce sentiment de porter un fardeau qui surchauffe l'atmosph√®re ? Il y a lieu de le penser.

Prendre de l'air

Dans la rue, les jeunes scandent qu'ils ont chaud. Ils r√©clament l'ouverture de la piscine ferm√©e par la municipalit√© et d√©sirent constamment se laver. Heureusement, s'exclame Kesso - l'amie de Bibi - les autorit√©s politiques ne pourront pas fermer la mer. Ce d√©sir des jeunes de prendre de l'air est √† maintes fois sugg√©r√© par le fait qu'ils sont port√©s par la cam√©ra, visualis√©s sur des √©l√©vations et pr√©sent√©s au bord de la plage comme pour rendre compte de leur volont√© de se lib√©rer du poids sous lequel ils transpirent. Cette libert√© √† laquelle ils aspirent transpara√ģt √©galement, d√®s l'entame du film, dans l'exhibition √©rotique de leurs corps, laquelle r√©pond √† la nudit√© de leurs propos.
L'Imam Karamoko n'est pas, lui aussi, sans hésiter sous le poids de la tradition. Le réalisateur nous le montre accroupi sous la pluie qui s'abat sur lui à flot, suggérant ainsi son impuissance à porter son héritage.
Se soustraire du poids de la culture et de la religion ne signifie pas pour autant chez les jeunes la négation de leur identité. Bibi qui incarne la nouvelle génération arbore fièrement un t-shirt frappé de l'effigie de son pays : la Guinée.

Ancrage dans la tradition

Qu'il s'agisse de leur accoutrement ou du d√©cor des espaces o√Ļ cette jeunesse √©volue, la pr√©sence symbolique de la tradition africaine est constante. Le recours √† l'imaginaire africain, au r√™ve et √† la conjuration du malheur sont autant d'ancrages culturels qui rendent compte de la complexit√© des sujets en pr√©sence dans ce film.
La référence des jeunes à la culture n'est donc pas un retour aux sources au détriment de leur actualité. Sans nier le passé, ils ne veulent pas donner dos au présent, à l'exemple de cette image des parents de Kesso au lit, à la suite de leur altercation - image à la fois marquante et ridicule - montrée à dessein.
Ce d√©sir de libert√© des jeunes et des femmes vis-√†-vis des aspects d√©gradants de la tradition transpara√ģt aussi dans leur volont√© d'√™tre solidaires en vue de faire barri√®re √† tout ce qui porte atteinte √† leur dignit√©. Le discours des femmes est r√©v√©lateur √† ce sujet. Elles refusent d'√™tre √©cras√©es par les hommes et le r√©alisateur ne manque pas de talent, quand il opte pour une pr√©sentation circulaire de l'espace, de sorte √† situer hommes et femmes sur une m√™me ligne. Comme dans Les Bouts de bois de Dieu de Semb√®ne Ousmane, les femmes sont ici aussi √† l'avant-garde des combats pour la libert√© et la mutation sociale. Elles prennent part aux d√©bats qui les concernent et n'h√©sitent pas √† donner leur point de vue.
L'aspiration à la liberté d'expression et au besoin d'affirmation de soi des jeunes et des femmes ne vont pas seulement à l'encontre de la tradition et de la religion. Elle s'oppose à toute forme d'oppression à l'instar de Bibi qui n'hésite pas à casser sa plume quand sa liberté est confisquée ou à publier sa caricature contre le gré de son directeur de publication qui craint la répression des autorités politiques et religieuses. Sa lutte est-elle celle du journaliste burkinabè Norbert Zongo assassiné et dont le réalisateur nous fait voir l'effigie dans le studio ?
Il reste ind√©niable que l'engagement de Bibi est sans concession. Il d√©busque les subterfuges des autorit√©s politiques qui exploitent l'obscurantisme des hommes religieux. Son p√®re, l'Imam de la ville, doit se rendre √† l'√©vidence que la m√©t√©o avait d√©j√† pr√©dit la pluie. Elle ne serait donc pas l'Ňďuvre de la pri√®re orchestr√©e √† cet effet, comme on veut le faire croire.
En somme, le choix esth√©tique du r√©alisateur guin√©en, qui consiste √† l'ancrage culturel de son film, soutient merveilleusement la th√©matique qu'il d√©veloppe. Tradition et modernit√©, loin d'√™tre antith√©tique s'enrichissent l'une de l'autre. La tradition n'est pas un h√©ritage que l'on doit porter comme un poids, elle doit plut√īt aider √† l'affirmation de soi, de sorte √† donner vie √† la modernit√©. C'est de cette symbiose que se nourrit l'originalit√© de ce film qui tranche d'avec la traditionnelle th√©matique qui oppose pass√© et pr√©sent, ville et campagne.
Un soleil qui brille dans un carr√©, telle est la signature du personnage principal de ce film qui nous invite √† la r√©flexion et nous replonge dans le c√©l√®bre roman de Cheick Hamidou Kane : L'Aventure ambigu√ę.

Justin OUORO (Burkina Faso)

Il va pleuvoir sur Conakry
Guinée, 150'
Réalisation : Cheick Fantamady Camara
Images : Robert Millié.
Musique : Isma√ęl Sy Savan√©.
Interpr√©tation : Bakary Ke√Įta, Alex Oguou, Tella Pkomahou.

Article paru dans le Bulletin Africin√© n¬į 03 (FESPACO 2007), du Lundi 26 f√©vrier 2007, page 3.

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